« Pour me trouver des raisons de vivre, j’ai tenté de détruire mes raisons de t’aimer. Pour me trouver des raisons de t’aimer, j’ai mal vécu.» Paul Eluard.
Toi dans mes jours toi dans mes nuits, que toi, rien que toi dans ce capharnaüm qu’est ma vie. J’ai le goût de rien, j’ai le goût à rien, comprends-tu rien. Mes barreaux, ma prison, c’est d’y dépendre, d’en dépendre. Ta présence me réchauffe et m’étouffe, pourtant t’es si loin, t’es dans tes pensées légères et frivoles là où même je n’ai eu droit à aucune demeure même pas à ce taudis-là, construit d’un semblant de pierres qui s’effritent puisqu’il fait humide. On aurait dit un château de sable. Même pas. C’est bien loin de cette poésie, cette innocence, ça n’a rien d’une sérénade d’enfance. C’est tout autre. C’est tout de même beau. Je crois avoir lu quelque part qu’il n’y a point plus beau que les illusions perdues. Les miennes, je les retiens encore, un peu, un peu plus longtemps, histoire d’embellir et puis de savourer mon mal plus intensément. Jusqu’au corps, en deçà.
Il y a tellement de choses à dire, à étaler sur mon cahier à ressorts de 288 pages à la base conçu pour mon cher cours de français, mais qui a subi une cure d’amaigrissement depuis le premier jour où mon regard a croisé tes apparences, ta beauté, l’insolence de ton corps… Depuis, j’épuise mes pages, je consomme tant de lignes, je vide tous les tubes d’encre à ma disposition, comme une maladie. Je me consume. J’écris, j’arrache la feuille. Schrakh! J’adore le son que ça émet. Puis j’essaie d’en faire des rubans réguliers, à la manière exacte dont le fait le psychopathe dans Les Langoliers ; j’en ferai peut-être de jolies guirlandes, qui sait, elles orneront notre salle de mariage. Est-ce du gaspillage ou bien vaux-tu vraiment la peine? Est-ce une perte de temps, ou peut-être es-tu simplement l’élément déclencheur d’un don (j’exagère !) que je ne me connaissais pas. Ecrire est devenu si vital, saurais-tu ce que ça procure? Es-tu allée plus loin dans tes lectures, as-tu bravé la limite des fiches chansons de Star Club que tu collectionnes et que je te vois prêter à tes copines pendant les dix minutes de récré avec comme touche de fantaisie, un « ça s’appelle : reviens » tout aussi aigu et maniéré, parce que t’as ce besoin de parler haut et fort, parce que si personne ne te regarde, t’es pas bien après. Parce qu’aussi et surtout, tu y tiens, à tes petites chansonnettes!
Comment ai-je pu en arriver là, ou bien mieux encore, comment as-tu pu m’ensorceler au point d’avoir ce besoin de souffrir comme une raison de vivre, une évidence? Jusqu’au corps, de l’extérieur. Et toutes ces manches longues que je ne retrousse jamais, la profondeur de mes cernes, mes orbites rougeâtres et endormis, mes lunettes sombres, ma silhouette qui a l’air de s’alléger, s’amenuiser jour après jour, joint après joint, cachi après cachi, seringue après seringue. Toutes ces choses-là. J’ai tout fait pour toi, tout essayé, rien laissé de côté… c’était si bon au début, tellement bon. Je te jure, j’en pleurais de plaisir, c’était, comme dirait l’autre*, la joie de vivre dans le malheur.
Alors, j’ai plané, chaviré, volé, je te jure, même mes ailes avaient tendance à changer de couleur, c’était comme dans les micki, te souviens-tu de Sounboule à qui on enviait le parapluie, on était tellement jaloux de lui qu’on a finit par populariser une chanson qui disait : Sounboule, Sounboule, Sounboula, 3endou martou mahboula… ainsi de suite. Aujourd’hui je suis presque fier car beaucoup doivent m’envier à cette heure-ci, j’ai volé, en panaché, en arc-en-ciel, j’ai volé comme Sounboule et sans parapluie en plus! Et puis je crois bien que c’est moi le fou, non pas ma femme (celle de mes rêves)…
Presque fier, presque. J’aurais aimé t’emmener avec moi, mais comme tu dois le savoir, ce sont des choses qui se produisent tard dans la nuit, au moment où aucune femme ne s’aventure, des trucs de mecs quoi, loin de moi tout machisme, je ne fais que reproduire notre réalité sur papier à grands carreaux, je m’adresse à toi, soi-disant, ma plume dessine des courbes, monte et descends, se confond avec les lignes et les interlignes. Violet et vert. Elle se consume elle aussi. Au gré de moi. C’est peut-être un déséquilibre, le fait que j’écrive en italique, c’est peut-être parce que je penche vers la folie, que je ne respecte jamais la marge rouge, que j’oublie toujours de dater mes écrits… C’est peut-être une dépendance phobique, le fait que je me sente nu si jamais j’oublie mon petit bistouri, celui que j’ai trouvé dans la boîte à pharmacie, qui servait alors à découper les compresses que ma mère économisait parce qu’elles ne sont pas à gogo selon elle! Mon petit bistouri m’aide quotidiennement à te sentir près de moi, avec moi, en moi, alors il n’a jamais fait la moue ou refusé d’entretenir ta présence, ton odeur, mon sang qui coule de mon avant-bras, jusqu’aux ongles! Même le sel, je ne l’ai pas oublié, au chaud dans une petite enveloppe cachée dans la petite poche de mon cartable, il est là, toujours fidèle et prêt à s’introduire pour cicatriser vite et me brûler en S. J’avais commencé avec un campas, celui de Hakim qui ne l’oublie jamais parce que c’est un mordu de géométrie; il passe son temps à graver les tables, c’est pour cela qu’il change constamment de place, il dit qu’au moins il aura laissé sa trace dans ce f***ing lycée d’ici l’année prochaine, après réception de son bulletin sur lequel sera tamponné en rouge un genre de permission de sortie, comme on en voit faire à l’hôpital, sauf que là, on aura remarqué que le conseil des classes a pris le temps et la peine de donner un conseil, précieux de surcroît, c’est très sympa vu qu’il s’agit, bel et bien, de cet avenir incertain, de cet horizon mystérieux et si étroit pour l’instant, le conseil de classe très prévenant et sûr de lui aura trouvé l’issue, le chemin, la destinée, on lira en rouge encadré juste en dessous de la moyenne générale ce qu’on peut traduire ainsi: «dirigé vers la vie active». Pont! Exit.
Est-ce un conseil? Une consigne? Une instruction? Un ordre? Ou bien une contravention? Devrait-il payer quelque chose, se résigner aux pots-de-vin, ou bien même faire la fête? Hakim aura-t-il le choix, ou droit à une oreille attentive? Pourquoi donc n’aime-t-il plus l’école? Me suivra-t-il ce soir-là, jour d’été à rien glaner, dans cette cage, derrière des barreaux ouverts, me tendra-t-il la main comme je l’ai fait pour accepter mon premier morceau de chicoulat? Sera-t-il aussi maladroit que moi, les premiers jours, aussi gourmand, en redemandera-t-il autant?... Ecoutera-t-il encore ce rap US qui le convainc que cette p***** de vie n’est qu’une chienne qu’il faut bip bip bip...? Hakim se mutilera-t-il un soir de désespoir, un soir de brouillard, dissimulera-t-il après ça l’initiale saignante de celle qui lui fait regretter d’être né sous de longues manches quatre saisons, tiendra-t-il sur du verglas en rentrant chez lui? Se mouchera-t-il à l’avenir parce que sa vie a été un peu trop humide? A outrance. Mais déjà, existe-t-il un avenir pour lui, suivra-t-il le chemin prédestiné par le conseil des classes, sera-t-il vivant et par dessus tout actif? Oubliera-t-il son campas et ainsi me laissera-t-il tomber pour plonger dans son propre sang…?
Peut-être qu’un jour, dans l’un de ces moments d’extase euphorique, l’un de nous s’ébranlera les veines sans faire exprès. Juste comme ça. Comme si. La mort, ou bien la vie, je ne sais plus, aura gagné, vicieusement. Entre deux éclats de rire. Sournoiserie d’existence!
Alors l’un dira sur l’autre, il a crevé avec un joint entre les doigts de la main droite, comme on dirait d’un intello : « Il a rejoint le ciel avec un livre entre les mains.»
Houcine
* Boualem Sansal dans Dis moi le paradis.

