Je pense à une chanson. Je la chantonne. Je pense toujours aux chansons comme on pense à une personne.
Seras-tu là, pourras-tu vivre le plus mauvais, le temps qui passe et l'habitude...
Il est des chansons qui...
Enfin bref. Je voulais juste t'écrire ce soir. J'aurais bien aimé t'écrire tous les soirs, mais comme j'ai toujours peur de ce verbe " banaliser", j'évite de le faire, t'écrire tous le soirs deviendrait une routine banale et à banaliser.
Tu sais bien que...
Je ne trouve pas les mots. Ces mots que j'ai au bout de ma langue, que je savoure, qui me titillent et me chatouillent le coeur. Je ne les trouve plus. Est-ce ma peur? Est-ce conscient? Est-ce fait exprès?
Il y a des questions auxquelles je préfère ne pas répondre.
... On aurait... Conditionnel présent... on aurait tout eu. Les étincelles et tout ce qui va avec. J'aurais brillé de mille feux. Certainement. J'aurais tellement... aïe! Les mots m'échappent encore, ils me font le coup de ceux à qui on ne la raconte pas! Mais ils savent que c'est perdu d'avance, leur guerre, qu'ils se la gardent, qu'ils se la partagent et se la mangent! Toute crue même. Car de moi il y aura toujours des mots pour toi, il y aura toujours ces mots frivoles et pressés de te rassurer, de te garder pour aussitôt te laisser m'échapper.
Si seulement... je t'aurais mangé tout cru, croqué comme un petit biscuit au chocolat.
J'aurais pleuré ma vie, ma joie. J'aurais pleuré toutes les larmes de mon coeur. J'aurais pleuré de soulagement. J'aurais pleuré d'émotions. J'aurais pleuré, pleuré, pleuré. Tout ce maudit liquide lacrymal qui a pourri en moi pendant toutes ces années sans pleurs, les yeux bouchés, à étouffer des sanglots. Gémissements. Froid. Fumée. J'aurais chialer comme une mioche.
Et puis je t'aurais certainement dit... Euh, des choses. Pleines petites grandes. Un tas de choses. Méchantes, jalouses et hystériques.
Je t'aurais sûrement pris la main et j'aurais glissé la mienne, si petite, pour la blottir dans la tienne, si grande , et te laisser faire la suite. La réchauffer.
J'ai les mains si froides.
J'aurais... j'aurais... je t'aurais!
Mais je n'ai rien eu encore. Rien. Que dalle.
Tu es mon beau faux espoir, ma douce illusion. Ma perte de temps. La cause de mes meurtrissures.
Tu es le vieillissement de mon coeur, les ridules sur mes jambes, de mes triceps qui pendouillent. Mes cernes, mon arthrose, mes cheveux blancs, ma cigarette. Tu es mon épuisement, cette fatigue-là. Ma finitude. Mon manque d'assurance, mon manque d'envie, de vie et ma "mal-vie". Tu es mon utopie.
Tu es aussi ce temps qui ne finit pas, mais qui va tellement vite. Tu es tout mon temps, mon impatience. Tu es le fait que je ne vis que pour te voir au point d'oublier de me regarder dans le miroir. Tu es mon oubli de moi-même. Mon laisser-aller. Tu es mes cheveux jamais coiffés. Mon repas à moitié. Tu es les ongles que je ne lime plus. Mon parfum qui pue. Aussi, la pâleur de ma peau qui ne se souvient plus de la douceur d'une joue ni même du rose d'un blush. Ces lèvres gercées qui ont banni la caresse du Rouge Baiser. Tu es encore toutes les chansons tristes de Dalida. Tu es cette mélancolie-là. Ma migraine, mon paracétamol. La migraine récidiviste.
Tu es la conséquence de toute ma vie. Ce danger, ce risque que j'ai pris. Tu étais toute ma vie. L'or de la non-mariée. Je suis ta vieille fille. Ma précieuse montre, la prunelle de mes yeux, moummou âaïniya.
Je ne te raconterais pas le jour où je suis devenue folle, folle de toi. Folle sans toi.
Qui dois-je maudire? Et que dois-je devenir?
Je porte en moi le cris de toutes les femmes. Ces femmes-là. Je crierai bien en leur nom histoire de le porter au bout de l'univers. Ce cri. Cette sage folie. Ce soulagement. Une pseudo-liberté.
Tu es ma jeunesse. Mes vingt ans. Je suis aussi plus de vingt ans sans toi. Tu es mon mal et mon bien à la fois. Tu es ce paradoxe-là.
Pour les autres, mon désespoir. Mais pour moi, mon plus grand espoir.
A celle qui a passé toute sa vie à l'attendre.

