Hakim se résigna à plier soigneusement la lettre et à la mettre dans la poche de sa veste Livis , il s'en occupera plus tard. Pour le moment, il y'avait un cas, désespéré et désespérant. Il s'appelait Wahid, un esseulé de nature, une tête de chien battu, un énergumène déprimé jusqu'à pas possible, on aurait dû le surnommer sid el prisidène, tellement il avait l'air du mec qui portait tous les tracas de l'Aldjiri post-indépendance-FIS-and-co sur ses épaules, sous ses paupières, partout partout, mais on avait tranché pour Mogli, surnom qu'il détestait mais qu'il avait finit par apprivoiser et même à chérir bien malgré lui. En bref, le mec, il avait l'air fini. Complètement. Après lui, c'est Las vigas sans jeux de lumières et sans couples pressés pour se marier !
Hakim avait dû poser et reposer la même question non sans afficher au vu et au su de tout le souk la panoplie de gesticulations manuelles marquant son impatience : wechbik ya kda oû kda, wechbik ?
Niet! Rien ne fit réagir l'angoissé de castration que fut Wahid à un âge très bas, à l'époque des rencontres hebdomadaires inrratrables des femmes du quartier ( je dis bien inrrattables, inutile de tripler les lettres je suis sûre que vous me comprendrez!) au hammam, vers lesquelles son corps chétif était escorté par sa chère mère comme un porte-clé! Inutilement, inconsciemment? De cette période, Wahid n'aurait préféré gardé que les séquelles d'un surnom à connotation sauvageonne. Et pourtant il en garde des images et pas des moindres le gars!
Des petits seins par-ci aux lourdes poitrines par là, des déhanchements et des déhanchées, des hanches, des hanches, des hanches, à gogo, droites, rondes, des cambrures des hanches et des Zhanches, des cheveux noirs aux blonds, du henné aux produits dépilatoires, des yeux bruns aux pervenches. Et ça se passait la tassa, puis la kessa, et ça se frottait le dos par intermittence, et ça s'aidait à démêler les longues chevelures ruisselantes laissant couler sur le dos un liquide poudré de ss'bigha, et ça se massait brutalement, et ça frottait frénétiquement, les peaux rougissaient et lui ne se souvenait d'aucun geste de douceur, il ne comprenait pas l'énergie brutale qu'émanait de toutes ces femmes, cette dureté envers et entre elles ... Puis il suffit d'un mot, un seul, un mot-roi : "guerrelou" pour que tout l'ordre se déstabilisa que les plus jeunes gigotaient dans tous les sens et que les plus vieilles remplissaient leurs tassas d'eau brûlantes et la giclent sur le petit animal qui ne cherchait pourtant qu'à voler parfois ... beaucoup de bruit, du bruit et des odeurs, un cocktail assommant et incandescent quand il se mêlait et se conjuguait sans harmonie avec les vapeurs, l'humidité et la chaleur vertigineuse d'un lieu étouffant, tenant lieu dans un sous-sol belcourtois, une bulbe de femelles ambulantes, gorgée de gouttes, à s'enfuir illico presto, et tout nu, zahlotti, si il le fallait... " et depuis on m'appelle Mogli" pensa-t-il à chaque fois que la réminiscence de cet événement venait chatouiller et narguer sa mémoire...tout un monde! un monde-autre, un monde de nudistes exclusivement féminin, une vie complètement différente de celle de tous les jours. A ne pas y croire une seule seconde. Waouh! c'est une secte ou quoi!
Il ne comprenait pas l'énergie brutale qu'émanait de toutes ces femmes, cette dureté envers et entre elles-mêmes... plus tard aurait-il dû comprendre que peut-être ne venaient-elles pas que pour se débarrasser de leur peaux mortes et leur dense pilosité, mais d'autres choses bien plus profondes. Symboliquement. Vainement. Alors l'on ne cessait et l'on ne cessera de se frotter la peau, la malmener, l'inhiber.
A ces périodes de vive mémoire, il lui venait des envies de violence, comme vouloir scalper sa mémoire, ôter de sa vue toute idée à apparence féminine, cloîtrer sa mère dans le débarras, vider le flacon de son parfum Ploum-Ploum dans les toilettes puis y jeter l'eau qui lui a servi à laver et nettoyer la sardine, comme ça c'est sûr plus aucune trace olfactive de la vieille, " la vieille bien jeune" se dit-il paradoxalement ! Interdire toutes visites de personnes ayant deux collines, petites ou grandes peu importe, bien galbées en parallèle de leurs frêles épaules faiblement arrondies, autrement dit plus de voisines, plus de cousines donc plus de fantasmes, plus d'idées de pécher donc plus de frustrations. " t'imagine khô, une fois même, j'ai rêvé que j'avais pris ma soeur de force, ma propre soeur ya zah! " soliloque-t-il en tenant son crâne avec ses deux mains comme si il souffrait d'une migraine atroce lui donnant envie d'écraser sa tête, de l'aplatir.
"Qu'elle disparaisse, que je perde l'équilibre..."
"Je peux te dire khô, sincèrement, binatna, ô combien j'aurais voulu me réconcilier avec le corps nu d'une femme par des circonstances complètement, mais complètement différentes que celles d'hier. Je l'ai vue toute nue, la tchekhloula, toute nue, complètement 3aryana... mais j'aurais dû fermer les yeux, ou bien elle aurait pu savoir que quelqu'un allait faire intrusion chez elle durant la soirée d'hier cette vieille sorcière; waich eddak, dis-moi, hein qu'est ce qui t'a pris...mais je l'ai vu toute nue, je te le promets, wallah je l'ai vu toute nue, complètement nue, kima khleq'ha rebbi mais bien sûr sa morphologie a pris de l'avance depuis, mais je te le dis, nue de chez nue, je rigole pas, je l'ai vue toute nue, wallah que je l'ai vu toute nue, crois moi khô, y'a qu'à toi-même que je dis ces choses-là, je l'ai vu toute nue ya rebbi, toute nue,COMME ça ! "
Hakim, subjugué, outré, ne savait plus si il était en train de rêver ou bien Mogli s'était réellement déshabillé en plein milieu du marché. Il essaya de le raisonner tout en tentant de la rhabiller mais Mogli a déjà pris la fuite, il courut, il courut, loin du souk, loin du hammam...
Hakim rentra chez lui, se dirigea directement vers sa chambre,ferma les volets, finit par s'assoupir mais difficilement après une séance d'autosuggestion qui dura plus d'une heure. C'était comme une punition qu'il s'était infligé , il ne cessa de répéter la même phrase, à savoir " je suis sur une île déserte entouré de belles brunes vêtues de maillots doux pièces multicolores criant à tout bout de champ : 'm'hadjeb s'khounine, aya m'hadjab s'khounine' " jusqu'à s'être endormi la langue pendue les yeux entrouverts, les mains caressant son torse du bout des doigts... Au diable Mogli!


